L’AVS, un débat philosophique Spécial

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  • En 1996, les syndicats réclament la retraite à la carte pour tous dès 62 ans, que rejettent les jeunes bourgeois deux ans plus tard. En 1996, les syndicats réclament la retraite à la carte pour tous dès 62 ans, que rejettent les jeunes bourgeois deux ans plus tard.

    Avec vingt votes en trente ans dont une majorité provoqués par des initiatives populaires, l’AVS est un thème politique plus que récurrent. Le 3 mars, les Suisses se prononceront sur l’introduction d’une treizième rente et le recul de l’âge de la retraite. Une vraie question de société.

    26A EM07 LargeLa situation est inédite. Les citoyens suisses s’apprêtent à se prononcer sur deux objets concernant l’AVS qui s’opposent frontalement. Il ne s’agit pas de contester une réforme, comme en 2017 et en 2022, mais de deux initiatives populaires réclamant l’une le versement d’un supplément de rente aux retraités, l’autre que les travailleurs retardent leur départ à la retraite au fur et à mesure que l’espérance de vie augmente. «On se trouve face à deux options idéologiques. C’est un choix de société», observe Matthieu Leimgruber, professeur d’histoire à l’Université de Zurich. Si la démarche des auteurs des textes coïncide – il s’agit de faire passer une vision du monde –, leurs espoirs diffèrent.

    Des projets opposés

    Prenons les syndicats, qui proposent de verser une treizième rente aux retraités, ce qui représenterait une hausse d’un peu plus de 8% de leur revenu garanti par l’AVS. «Pour eux, l’initiative populaire est un dernier recours. En appeler à la démocratie directe permet de contourner les refus du Parlement et du gouvernement», explique l’historien des assurances sociales. Qui note que «jusqu’à présent, aucune initiative populaire n’a conduit directement à une hausse des rentes».

    La dernière vraie tentative remonte à 2016, mais 59,4% des votants avaient refusé l’initiative «AVSplus: pour une AVS forte». Celle-ci proposait une hausse des rentes de 10%, soit à peu près la même chose que ce qui sera soumis au peuple le 3 mars. Avec une différence de taille au niveau de l’emballage: «AVSplus, ce n’était pas un slogan très parlant, contrairement à l’idée d’une treizième rente», analyse Matthieu Leimgruber. Puisqu’il apparaît naturel en Suisse de percevoir un treizième salaire, cette rente supplémentaire s’inscrit dans une logique bien intégrée. A tel point que, mi-janvier, 71% des Suisses se disaient favorables au texte intitulé «Mieux vivre à la retraite». Qui rencontrait une majorité auprès des électeurs de tous les partis sauf de ceux du PLR (46%).

    Cela ne présage toutefois pas le résultat du scrutin. L’expérience démontre que le soutien aux initiatives populaires décroît à l’approche du vote. «Si elle passe, c’est historique. Si elle échoue, c’est la normalité», commente sobrement l’universitaire. Il s’attend à un rejet de cette initiative comme de l’initiative «Pour une prévoyance vieillesse sûre et pérenne», lancée par les Jeunes libéraux-radicaux. Ceux-ci proposent de lier l’âge du départ à la retraite à l’espérance de vie, ce qui, selon les projections démographiques sur lesquelles ils se basent, le porterait à 66 ans en 2033 et à 67 ans et 7 mois en 2050.

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    Un ballon d’essai

    Le texte n’a aucune chance, de l’avis de Matthieu Leimgruber qui rappelle qu’il a fallu des années pour relever l’âge de la retraite des femmes à 65 ans – ce qui a été accepté en 2022 et sera mis en œuvre à partir de l’année prochaine. «C’est un ballon d’essai en attendant un projet plus solide allant dans la même direction. Elever l’âge de la retraite est en effet un projet central de la droite depuis un quart de siècle», souligne l’historien.

    Impossible de poursuivre sans mentionner Pascal Couchepin. En 2003, occupé à préparer la 11e révision de l’AVS, le conseiller fédéral radical proposait à ses collègues de fixer la retraite à 67 ans, sans succès. Son parti le lui reprocherait quelques mois plus tard après avoir enregistré un recul lors des élections fédérales. Le Valaisan y reviendrait quatre ans plus tard, là aussi peu avant des élections lors desquelles son parti perdrait à nouveaux des voix.

    «La différence d’âge de la retraite entre les hommes et les femmes a retardé cette offensive, mais elle va venir. Je pense que, dans quelques années, le Conseil fédéral proposera la même chose. C’est un but de longue durée», ajoute Matthieu Leimgruber. Si l’idée de travailler jusqu’à 67 ans ne séduisait pas les Suisses au début du siècle, elle ne les séduit pas davantage aujourd’hui – seuls 35% des citoyens soutiendraient l’initiative des Jeunes libéraux-radicaux, selon le sondage réalisé par le groupe Tamedia précédemment évoqué. Cependant, dans la population suisse, nombre de trentenaires semblent s’être faits à cette idée, sans la soutenir pour autant. «Au niveau symbolique, la droite a déjà une longueur d’avance. Il y a un tel matraquage sur le poids démographique et le financement que certains se sont résignés.»

    Quelle redistribution?

    Le financement est un élément central du débat. L’initiative des Jeunes PLR ne vise rien d’autre qu’à assurer le financement des rentes. Et la droite combat le projet de treizième rente avec l’argument du manque de moyens pour la payer. Ce qui rend le vote sur ce deuxième texte particulièrement intéressant. «La charge symbolique est forte. Si cette initiative passe, l’idée qu’il n’y a pas d’argent et qu’il est impossible d’augmenter les rentes sera remise en question. Ce sera problématique pour la droite», relève le spécialiste.

    «Ce sont des questions importantes de répartition des richesses.»

    24A EM07 LargeMais, pour l’historien, la question du financement demeure secondaire. Il remonte, pour le démontrer, aux origines de la création de l’AVS: «Comme le rappelait un film de propagande pour l’AVS réalisé par les syndicats, voter oui à l’AVS en juillet 1947 était une manière de s’opposer au fascisme. ‘Un peuple pauvre n’était pas un peuple libre’, affirmait le film. Les personnes âgées devaient donc recevoir de l’argent pour pouvoir participer à la vie de la société. Quand mes étudiants découvrent ces images, ils trouvent étonnant qu’on lie ainsi l’AVS à la défense la démocratie». De l’autre côté les radicaux, au pouvoir, marqués par la grève générale de 1918, voulaient sortir de la Seconde Guerre mondiale de manière organisée: «Sinon, qu’allait sortir la gauche comme projet de société? En comparaison, l’AVS apparaissait comme une excellente mesure d’apaisement social».

    Les enjeux étaient différents, mais peut-être n’ont-ils pas beaucoup changé. La rente AVS a progressivement augmenté avant d’être gelée en 1975, indexation mise à part. «La droite a bloqué son extension parce que c’était le maximum de redistribution qu’elle jugeait acceptable.» La redistribution: tout est dans ce mot qui confronte deux visions opposées du rôle de l’Etat. «En développant des revenus inconditionnels à partir de l’âge de la retraite, des systèmes d’assurance sociale, les pays industrialisés ont montré, sans le vouloir, qu’on pouvait échapper à la discipline du marché du travail. C’est pour cela que les ultra-libéraux sont profondément opposés à l’AVS», décrypte Matthieu Leimgruber.

    Ainsi, l’historien ne s’étonne pas que ses contemporains continuent d’enrichir son domaine d’étude – le Centre veut modifier la rente des couples et le Conseil fédéral devrait proposer sous peu une nouvelle réforme de l’AVS: «Il y a derrière les discussions actuelles l’héritage de décennies de débats politiques. Il est normal qu’on vote régulièrement sur ce sujet. Ce ne sont pas des questions techniques, mais des enjeux de société et de répartition des richesses extrêmement importants». 

     

    L’AVS DEPUIS 1995

     

    12

    initiatives populaires soumises au peuple

    50,55%

    des Suisses ont approuvé la retraite des femmes à 65 ans en 2022

    67 ans

    l’âge de la retraite proposé par Pascal Couchepin en 2003

    2026

    l’année attendue de la prochaine réforme de l’AVS

      

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    Libéraux mais pas trop

    Les Suisses se sont donc offert une augmentation. Une treizième rente AVS, validée par 58,2% de votants plus nombreux qu’à l’accoutumée. Ils avaient pourtant rejeté la même idée – ou presque – en 2016 (59,4% de non à AVSplus). Ces braves Helvètes, qui avaient aussi refusé une sixième semaine de vacances en 2012 (66,5% de non), seraient-ils depuis devenus bolchéviques?

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