La Parole se modernise Spécial

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  • La pasteure genevoise publie sa palette de contenus sur www.carolina-costa.com. La pasteure genevoise publie sa palette de contenus sur www.carolina-costa.com.

    Les chrétiens sont plus présents que jamais sur les réseaux sociaux où une professionnalisation de l’évangélisation est observée. En Suisse romande, des pasteurs, des religieux et des laïcs cherchent à atteindre un public éloigné des institutions et proposent aussi des contenus à même d’enrichir et de renforcer la foi des croyants.

    04A EM06 Large«Quand je vois tous les scandales dans l’Eglise, ça ne m’intéresse plus du tout.» Ce coup de gueule, c’est celui de la pasteure genevoise Carolina Costa dans sa vidéo YouTube la plus populaire (186’000 vues). Face caméra avec en arrière-plan une bibliothèque bien garnie, elle attire l’attention en reprenant à son compte la pensée de certains internautes. Son but n’est pas de tout rejeter, mais d’«enlever toutes ces barrières, ces préjugés, ces déceptions pour retrouver ce qui avait touché le cœur: le message d’espérance, de paix et d’amour qu’apporte Jésus dans l’Evangile», poursuit-elle dans cette vidéo de présentation d’un kit numérique pour «nourrir sa foi par une approche inclusive et contemporaine».

    De l’évangélisation 2.0? Carolina Costa trouve le terme délicat: «S’il signifie ramener quelqu’un à l’Eglise, il n’est pas adapté à ce que je fais. Mon but est de transmettre la Parole du Christ qui aide à vivre. Ce que les gens en font après, cela leur appartient», répond-elle via Zoom.

    Connue grâce à la série en ligne Ma femme est pasteure, la Genevoise développe depuis trois ans avec son mari divers contenus pour internet, de clips de quelques secondes à des vidéos YouTube. «Les formats plus courts sont là pour faire du bruit et capter l’attention dans le brouhaha des réseaux sociaux. Puis on propose à ceux qui sont intéressés d’aller plus loin.» Par exemple en s’inscrivant à une newsletter hebdomadaire avec un message spirituel, en suivant des formations payantes plus approfondies avec méditation (vidéoslivres) ou en rejoignant la communauté online Le Puits de l’Evangile, qui se réunit une fois par mois sur internet.

    Un ministère Web

    Mais peut-on vraiment rencontrer Jésus dans le monde virtuel? «Ma mission est de faciliter l’expérience intime avec Dieu de la personne là où elle se trouve. Cela ne dépend pas de l’écran, ni de la chaire d’ailleurs. C’est la même chose pour les cultes diffusés à la radio et à la télévision.» L’approche de cette pasteure, également comédienne, porte ses fruits: «Des gens qui se réconcilient, qui se découvrent reliés à quelque chose de plus grand qu’elles, qui retrouvent confiance en la vie». L’institution a peut-être été sensible à ces résultats: début 2023, l’Eglise protestante de Genève (EPG) a décidé d’appuyer l’initiative de sa pasteure dynamique en créant et en lui confiant un «ministère Web». L’objectif, selon l’EPG: «Donner plus de visibilité à la tradition protestante réformée sur Internet et répondre à la soif de sens et de spiritualité des nouvelles générations. Cela est d’autant plus essentiel à l’heure où les Eglises chrétiennes perdent des membres».

    Du côté de l’Eglise catholique, il n’y a à ce jour pas de démarche équivalente en Suisse. L’institution est bien consciente d’une réalité qu’elle veut non seulement ne pas ignorer, mais aussi investir activement. En 2002, à l’occasion de la Journée mondiale des communications sociales, Jean Paul II exhortait les croyants à utiliser le potentiel d’internet pour proclamer le message de l’Evangile. En 2009, Benoît XVI invitait les jeunes à évangéliser «le continent numérique». Plus récemment, en mai 2023, le Dicastère pour la communication a même publié «Une réflexion pastorale à propos de l’engagement sur les réseaux sociaux».

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    Une évangélisation professionnelle

    Depuis quelques années, des prêtres et des religieux français comme Frère Paul-Adrien (312’000 abonnés sur YouTube, lire EM 12/2023) et Sœur Albertine (175’000 followers sur Instagram) ont investi les réseaux sociaux pour parler du catholicisme. En Suisse, on ne trouve pas encore de tels influenceurs. Les dominicains du couvent Saint-Hyacinthe à Fribourg publient sur leur compte Instagram (1500 followers) de courtes vidéos où les frères, des plus jeunes aux plus âgés, se relaient au fil des jours pour commenter les lectures de la messe face caméra.

    Responsable de la formation au séminaire diocésain de Lausanne, Genève et Fribourg, l’abbé Nicolas Glasson observe une professionnalisation de l’évangélisation sur les réseaux sociaux: «La plupart des huit séminaristes que j’accompagne actuellement sont sur les réseaux sociaux. Mais ils ne les utilisent pas pour évangéliser, car c’est tout un travail et cela ne s’improvise pas». Il ajoute qu’une journée de formation sur le thème de la religion en ligne sera organisée cette année.

    Jeune prêtre du diocèse de Sion, le chanoine Simon Roduit est quant à lui sceptique face aux codes des réseaux sociaux qui impliquent souvent la mise en avant d’une seule personne: cela peut être «un biais délicat pour l’annonce de la Bonne Nouvelle». Un risque bien présent dans l’esprit de certains youtubeurs français en vogue: pour ne pas attraper la grosse tête, ils mentionnent par exemple l’échange constant avec leur communauté (paroisse ou couvent), les vidéos qui ne fonctionnent pas ou certaines critiques sans merci des internautes. Pour le prêtre valaisan, les réseaux sociaux sont intéressants s’ils conduisent à des relations sociales réelles. «Un jour, un jeune que je ne connaissais pas est venu m’annoncer qu’il voulait revenir vers l’Eglise catholique. Il avait suivi durant plusieurs années les vidéos d’un influenceur chrétien français qui l’encourageait à se rendre dans sa paroisse», raconte-t-il émerveillé.

    Amener les jeunes à se rencontrer dans la vraie vie: c’est le but principal de la Pastorale d’animation jeunesse du canton de Vaud dans son utilisation des réseaux sociaux. «Nous faisons de la publicité sur Instagram pour inviter les jeunes à participer à nos événements, que ce soit des pèlerinages, des activités sportives, des temps de louange», décrit Isabelle Vernet, responsable du département formation et accompagnement des 15-25 ans. L’agente pastorale en est convaincue: «Il est impensable de vivre sans les réseaux sociaux», en particulier pour entrer en contact avec les adolescents et les jeunes adultes. «L’objectif n’est pas de transmettre la foi, mais de répondre à la quête de sens des jeunes en leur proposant de se retrouver.»

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    Une communauté romande

    «Créer des liens, nourrir une intériorité»: ce sont les mots que Pierre Pistoletti exprime prudemment quand on lui demande quelle est son intention en réalisant des contenus pour les réseaux sociaux. Le journaliste indépendant, ancien rédacteur en chef de cath.ch, a lancé cette année le projet Camino (chemin) en collaboration avec ce média et les Editions Saint-Augustin. «L’idée est de proposer différents types de formats sur Youtube, Instagram et Facebook et de créer une communauté locale romande intéressée par les questions liées au catholicisme», expose-t-il dans son petit bureau à Aigle (VD). Par exemple, Ecclésioscope diffuse des portraits et reportages de trois minutes sur ces croyants qui «font et sont l’Eglise»; Le pouls de la théologie est constitué de réflexions plus approfondies (vingt minutes) par des théologiens sur des questions d’actualité; Notre pain de ce jour donne à lire des citations quotidiennes de penseurs chrétiens.

    Quels sont les résultats? «Plutôt encourageant. Avec la publication des premiers contenus, début décembre, on a vu une progression de 500 à 2500 personnes atteintes chaque jour sur Facebook», explique le réalisateur pour qui les chiffres – et les échecs – sont des indications utiles pour, à terme, rassembler une communauté autour de ces publications. «Parfois, ce qui fonctionne n’est pas ce que j’imaginais a priori. J’ai publié l’interview d’une participante au synode sur la synodalité. Bon nombre d’internautes ont regardé l’intégralité de la vidéo de 40 minutes, contrairement à d’autres formats plus courts.»

    «Parfois, ce qui fonctionne n’est pas ce que j’imaginais.»

    Le catholique valaisan, qui affectionne le genre du portrait, suit son intuition pour trouver les sujets et les personnes susceptibles d’intéresser les internautes. Il a été touché récemment par Amélie Métroz, une paroissienne retraitée vivant à Orsières (VS), ceinture noire de karaté, 83 ans, elle aime prier le chapelet. «Elle incarne la foi du charbonnier. Raconter son histoire, c’est montrer une réalité de l’Eglise éloignée des scandales, mais tout aussi réelle.» Il ne s’agit pas pour lui de «faire du catéchisme», mais «de parler des valeurs fondamentales de l’Eglise à travers des histoires et des personnes». Et Pierre Pistoletti a pu voir se tisser des liens dans la «vraie vie»: «Témoin de Jéhovah, la fille d’Amélie Métroz avait pris ses distances avec sa mère. Après avoir vu la vidéo sur les réseaux sociaux, elle l’a appelée afin de la remercier pour ‘ce qu’elle y avait exprimé’». 

     

    Plus d'informations sur https://carolina-costa.com/ 

     

    Chrétiens sur le web

     

    2012

    Premier tweet de Benoît XVI

    3

    Intentions de conversion reçues chaque mois par le youtubeur Frère Paul-Adrien

    6663

    Abonnés au compte Instagram de Carolina Costa

    75%

    Des Suisses utilisent les réseaux sociaux quotidiennement

      

    «Rien ne remplace une bible!»

     

    Créé l’été passé par un catholique romand, le site CatéGPT (https://categpt.chat) veut mettre l’intelligence artificielle (IA) au service de l’Eglise. Tout un chacun peut poser ses questions gratuitement et sans limites au logiciel dont la tâche est de donner des réponses conformes à la doctrine catholique. CatéGPT puise l’essentiel de ses références sur le site du Vatican. «L’objectif est de rendre accessible au grand public les textes fondamentaux de l’Eglise catholique», explique son fondateur, Nicolas Torcheboeuf, 31 ans, convaincu de la cohérence du discours de l’Eglise. L’ingénieur travaillant à Neuchâtel comptabilise 125 questions par jour en moyenne. Quelles sont les limites de l’IA? «Il est utile de poser plusieurs fois la même question pour avoir toutes les références disponibles, car certaines sont parfois écartées. Et de vérifier l’information en lisant les textes indiqués.» L’IA a intégré les textes publiés jusqu’à fin 2022 uniquement: la déclaration Fiducia supplicans n’est par exemple pas encore prise en compte. Et, comme l’annonce la première page du site: «CatéGPT peut se tromper. Rien ne remplace une bible ou un catéchisme!» 

       

    «De tout sur les réseaux»

     

    Auteure de plusieurs articles sur les religions et Internet, Isabelle Jonveaux, sociologue des religions, est depuis septembre l’animatrice de l’antenne romande de l’Institut suisse de sociologie pastorale à Lausanne.

    Peut-on se fier à tous les influenceurs chrétiens?

    Isabelle Jonveaux: – On trouve de tout sur les réseaux sociaux. Ce sont parfois des acteurs de l’Eglise comme des religieux qui ont commencé leur activité en ligne seuls, puis ont reçu l’appui de leur communauté. Il y a aussi des laïcs qui diffusent des messages erronés, car ils ne sont pas sous le contrôle de l’institution. La mode des influenceurs conduit souvent à mettre une personne en avant. Le compte Twitter du Vatican est devenu celui du pape François. Cela permet aux internautes de se sentir plus proches du pape ou d’avoir le sentiment d’être reliés à un influenceur au quotidien.

    Quel est leur but?

    – Le but premier n’est pas nécessairement de convertir. L’Eglise veut être présente au cœur de la vie des gens et aussi dans un milieu qui peut parfois véhiculer des idées contraires à ses valeurs et ce qu’elle est. Ceci afin de transmettre d’autres messages. Cela dépend aussi du public visé: si on s’adresse aux membres de l’Eglise, l’objectif est de créer un sentiment d’appartenance à une communauté, d’approfondir certains sujets et de se laisser inspirer au quotidien par une personne. Cela peut permettre de fidéliser les croyants et d’éviter une érosion trop importante. Ou par exemple de visiter la communauté de Taizé parce qu’on a suivi une prière en ligne. Pour des personnes éloignées des canaux traditionnels mais intéressées par les questions religieuses, cela permet de garder un contact. Certaines arrivent par le biais d’Internet dans des communautés chrétiennes, mais ce n’est pas un mouvement de foule.

    A quoi faut-il faire attention?

    – Les formats courts engendrent une simplification et laissent peu de place à la nuance. On peut aussi se demander jusqu’à quel point la mise en scène de soi correspond à ce qu’on attend d’un prêtre. Enfin, il peut arriver qu’un influenceur se distancie de la position de l’institution, comme cela a été le cas pour le Père Matthieu Jasseron (1,2 millions d’abonnés sur TikTok). En décembre, il a annoncé qu’il quitterait les réseaux sociaux, confiant à La Croix que «cette position médiatique flatte parfois en moi un orgueil qui n’est pas toujours très ajusté».

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